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Une idéologie pour la politique étrangère de la Russie moderne



KRAMARENKO A.M. dirige le Département des plans politiques au ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie

Le 12 juillet 2008 le Président Dmitri Medvedev a approuvé le projet de la nouvelle Conception de la politique étrangère de la Fédération de Russie. Cette signature a scellé près de deux années d’un travail d’élaboration d’une idéologie de politique extérieure adaptée à l’état actuel de la société russe et apportant une réponse adéquate aux défis d’une situation internationale sensiblement différente. Il suffit de lire la Conception de la politique étrangère de 2000 pour comprendre à quel point le monde a changé depuis, et l’un des éléments clés de ces changements est la Russie elle-même qui, après les pénibles années 1990, est entrée dans une phase de croissance stable.

Depuis, il y a eu l’attentat du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, l’éviction des talibans du pouvoir en Afghanistan, l’action armée des Etats-Unis en Irak, les changements radicaux de décors dans l’espace de la CEI également, avec la mise en place de l’EurAsEC et de l’Organisation du Traité de sécurité collective. L’organisation de coopération de Shanghaï a vu le jour. La Russie a obtenu le statut d’observateur à la Conférence islamique. Le problème de la non-prolifération des armes de destruction massive se pose de plus belle, notamment dans le contexte du problème nucléaire iranien et nord-coréen. Le facteur énergie a pris plus de poids en politique planétaire. A l’avant-plan des défis globaux se profile la menace d’une fracture civilisationnelle du monde.

Mais surtout, la Russie elle-même a changé. La question des finalités de son développement interne se pose sur un tout autre plan, qui rend nécessaire un suivi écrit en lettres de politique étrangère. Nos possibilités sont incommensurablement plus grandes, tout comme notre rôle et notre responsabilité dans les affaires internationales. Les premières présidences de la Russie au G8, au Conseil de l’Europe et quelques autres forums ont été un succès. Des mécanismes informels fort divers d’un leadership collectif des pays de premier plan sont en train de se mettre en place, notamment dans le format des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) où la Russie est irremplaçable.

Tout cela permet de définir notre approche des problèmes internationaux du moment et d’assigner des objectifs à notre politique étrangère avec confiance dans nos propres forces et notre analyse personnelle de la situation.

On imagine difficilement comment la Russie pourrait agir dans l’arène internationale de façon cohérente et constante à moins de se reposer sur une telle analyse complexe. A côté de l’analyse a trouvé place dans сe Conception de la politique étrangère, l’expression théorique et pratique de notre diplomatie telle qu’elle a été pratiquée au cours des dernières années, et en premier lieu les passages du Message annuel du Président Medvedev à l’Assemblée fédérale relatifs à la politique étrangère ainsi que ses interventions sur les sujets touchant à cette politique, y compris les initiatives de Berlin et quelques autres de ses idées. On peut donc considérer cette nouvelle Conception comme une déclaration d’ensemble de la direction politique du pays, qui confirme l’intangibilité de notre ligne de principe dans la gestion des affaires internationales.

Dans une première étape, le ministère des Affaires étrangères s’est livré à un tour d’horizon de la politique étrangère à la demande du Président Poutine formulée à la journée diplomatique du 27 juin 2006. L’Aperçu de la politique étrangère a été retouché compte tenu des remarques de l’Administration du Président et définitivement approuvé à la fin mars 2007. Déjà cet état des lieux autorise d’affirmer que la nouvelle Conception est le produit de l’effort collectif de l’ensemble du service diplomatique russe, des ambassades et représentations auprès des organisations internationales, jusqu’aux départements de l’Administration centrale et au Ministre. La doctrine de politique étrangère est aussi le fruit du travail accompli de concert avec les autres administrations concernées peu ou prou par la politique internationale, au premier chef le ministère de la Défense dont les considérations et les propositions se retrouvent dans le texte définitif. La dernière touche, essentiellement au plan de l’exactitude juridique de certaines formules, a été apportée par l’Administration du Président, notamment par la Direction du droit constitutionnel, la Direction d’expertise et, bien évidemment, la Direction de politique étrangère. Ce passage au crible a épuré le texte des inclusions accidentelles, des appréciations personnelles qui n’ont pas leur place dans un document qui définit la politique étrangère de l’une des puissances mondiales.

Le travail d’analyse au ministère, qui a été couronné par la Conception de politique étrangère version 2008, a reçu un coup de pouce énergique de la part des comités intéressés des deux chambres de l’Assemblée fédérale, de la communauté des experts, avec l’Institut d’Etat (Université) des relations internationales (MGIMO) et l’Académie diplomatique, des ONG russes, des membres du secteur corporatif et d’autres institutions relevant de la société civile. L’impact en a été bénéfique sur les réunions du Conseil scientifique près le ministre des Affaires étrangères, qui avait inscrit à son agenda les points de la vie internationale et de notre politique étrangères les plus actuels et nécessitant un sérieux travail d’expertise. Sur nos instances, dans le cadre de la rédaction du tour d’horizon de la politique étrangère, des dizaines de documents ont été étudiés par les instituts du profil concerné de l’Académie des sciences de Russie et les centres indépendants d’analyse politique. On assiste à une recrudescence de la fréquence des tables rondes organisées au ministère auxquelles participent des représentants des départements concernés et des milieux académiques. Ces contacts garantissent un feed-back de la pensée politique nationale et le suivi de l’évolution des appréciations et des idées, et surtout ils gardent une porte ouverte sur le monde extérieur à l’intérêt corporatif et ministériel qui, à défaut, finirait par se mettre des œillères. Et bien sûr, les gens du ministère s’efforcent autant que possible de se tenir au courant de ce qui paraît sur la matière qui nous intéresse, dans le pays et en dehors. D’où une grande diversité des sources citées, sélectionnées selon l’unique critère de l’honnêteté intellectuelle de leurs auteurs.

Bien que la Conception de 2000 soit en grande partie dépassé par les événements, il faut tirer son chapeau devant la perspicacité, pour ne pas dire la clairvoyance, l’audace intellectuelle et plus simplement le sérieux avec lequel ses auteurs ont accompli leur tâche. Ils avaient raison sur l’essentiel: sur le choix des principes fondamentaux de notre politique étrangère, tels que pragmatisme, politique multivectorielle et poursuite non confrontationnelle de l’intérêt national. Là aussi se manifeste leur civisme, car alors plus que nous, maintenant, qui avons sans doute plus besoin de modération et de pondération, il fallait avoir la foi dans la grandeur de l’avenir de notre pays pour se camper sur des positions lui assurant, sans grand espoir de succès au début, peut-être, l’indépendance et la liberté de choisir son mode de développement dans des circonstances toutes différentes de celles d’aujourd’hui.

Ces principes ont été développés dans la Conception de 2008, mais développés dans le sens de la continuité, car ils conservent leur raison d’être. Et puis notre analyse fait apparaître leur universalisation de facto, même si les pays qui, sur le terrain, communient à la politique multivectorielle, par exemple, s’en défendent.

La mieux élaborée s’est avérée la thèse de la «transparence maximale» de la politique étrangère russe, prolongement logique de l’ouverture du pays au monde extérieur, qui veut être le caractère fondamental de l’état nouveau de la société russe et la garantie première de l’irréversibilité des changements survenus dans le pays. Il a été facile de parvenir à la conclusion qu’il était absurde de cacher à nos propres citoyens et à nos partenaires dans l’arène internationale ce que nous pensions du développement mondial dans sa phase actuelle. Au мinistère nous savons par expérience, pour présenter régulièrement des analyses aux dirigeants politiques, qu’il n’y a aucune raison d’apposer le sceau du secret sur les documents qui sortent de chez nous et qui d’une façon générale prouvent que la Russie s’est campée du bon côté de l’histoire. Cela n’a pas été difficile puisque l’intérêt national ne se couchait pas dans le lit de la conservation artificielle d’un système international occidentaliste. Le contraire nous aurait apporté la perte de notre indépendance, sans compter que nous aurions renié tout notre passé. La Russie victime de l’esprit révolutionnaire soufflant d’Europe occidentale a bu le calice jusqu’à la lie avec toute l’Europe du XXe siècle, et elle a recouvré sa faculté d’écrire l’histoire.

L’ouverture de notre politique étrangère s’est traduite par la publication de l’Aperçu en même temps qu’une grande partie des conclusions et recommandations. A dater de cette année le ministère publiera un bulletin annuel qui présentera le condensé d’une année de politique étrangère. Jusqu’ici ce document était gardé secret. Le caractère d’ouverture emplit tout la Conception de politique étrangère puisqu’il ne renferme rien qui n’ait été dit en public au cours des dernières années soit par le Président, soit par le Ministre des Affaires étrangères.

Il va de soi que le secret reste un élément de la diplomatie et de l’œuvre de politique étrangère, mais uniquement dans la mesure requise par la confidentialité des relations avec nos partenaires et la nécessité, dans la correspondance intérieure, de désigner les choses par leur nom. C’est, si l’on veut, l’impératif de la politesse et du tact qui prévalent dans les relations internationales depuis des siècles.

Mais notre plus grande ouverture s’est manifestée dans le domaine stratégique, sans doute le plus sensible dans les relations entre Etats. La meilleure preuve en est donnée avec nos propositions de riposte collective aux alertes aux missiles menaçant l’Europe et sur l’universalisation des obligations inscrites au Traité bilatéral russo-américain sur les missiles à portée intermédiaire et à moyenne portée. Plus largement compris, dans les conditions actuelles, le caractère ouvert de la politique étrangère russe emporte que nous défendons, avec la nôtre, la liberté de tous les Etats: libre option, libre expression et libre pensée. Cette façon de voir plonge ses racines dans la culture de la liberté intime que trois siècles ont modelée dans le corps de la société russe. C’est de là, sans doute, qu’est venue cette puissante tradition intellectuelle qui anime notre vie publique et qui si elle n’est pas toujours parvenue à se frayer un chemin tout en haut de la pyramide politique, a invariablement été prisée par cette partie de la société qui sait réfléchir. Et là nous sommes sur la même longueur d’ondes que le reste de l’Europe. Il ne sera pas exagéré de dire que nous remboursons à l’Europe la dette contractée au cours de l’histoire en renforçant les positions des forces qui ne sont pas privées de bon sens face au déferlement d’une politique irrationnelle dont le seul but, pour citer l’eurocommissaire Peter Mandelson est de se «protéger du changement». On peut difficilement refuser à James Rubin que «le fossé des valeurs» est en train de se creuser entre les Etats-Unis et l’Europe1. Il convient seulement d’ajouter que la Russie, avec sa nouvelle perception du monde et son attachement à une diplomatie tous azimuts, prend position du côté européen de cette «barricade».

Dans son principe, la Conception considère qu’avec la fin de la guerre froide la diversification des comportements des Etats prend plus de poids. Naguère le choix balançait entre la soumission à une volonté étrangère et le conflit; aujourd’hui il est plus large. Les Etats peuvent, pratiquement tous, dans la mesure où ils le désirent, agir selon leur entendement, sans que le refus de coopérer à des conditions imposées ne débouche sur la guerre ou toute autre forme de confrontation. Ceci vaut tout aussi bien pour la Russie.

Au rayon des innovations de la nouvelle Conception on placera l’idée de la diplomatie de réseaux qui offre une alternative aux lourdes alliances politico-militaires pour assurer la sécurité sous sa version moderne. On relèvera l’impact croissant sur les relations internationales du facteur religieux dont les références relèvent nécessairement de catégories telles que justice et moralité. On s’adresse aussi à l’histoire parce qu’il apparaît nécessaire de mettre le holà à l’agression dont la Russie est l’objet sur le champ de l’Histoire.

Un regard plus réaliste a été jeté dès les premières années du XXIe siècle sur les tendances négatives du développement mondial reflétées dans la Conception de 2000, au premier chef les velléités d’imposer au monde un système international unipolaire, autrement dit néo-impérial. De toute évidence, en tout cas pour des observateurs que la partialité n’aveugle pas, une contradiction s’établissait entre le caractère global des nouveaux défis et menaces réclamant une riposte solidaire du corps international, et la politique de réaction unilatérale à tout un éventail de problèmes internationaux. Cette contradiction s’est manifestée dans tout son éclat dans les évènements du 11 septembre 2001, qui a prescrit la mise en place d’une coalition antiterroriste à l’échelle planétaire, et dans l’action armée unilatérale des Etats-Unis en Irak au printemps 2003. La «guerre à la carte» inspiré par un égoïsme national borné a transcrit l’idée d’un ordre mondial simplifié sur le plan de la pratique politique, faisant chanceler à la fois les relations transatlantiques et les relations entre les Etats-Unis et la Russie nouvelle.

Cette lévitation de la politique étrangère américaine hors de toute réalité a donné toutes raisons de douter que la politique de réaction unilatérale puisse être stable même pour une perspective à très court terme. Si bien que le «monde unipolaire» est très vite apparu comme un mythe dont la longévité tiendrait à l’art des Etats-Unis d’amener le reste du monde à y croire. D’où l’importance accrue de la propagande officielle et de la maîtrise de l’espace médiatique international. Il importait donc de donner la réplique dans le registre intellectuel à ce mythe pétri de la riche tradition anti-intellectuelle de l’Amérique qui remonte au fanatisme puritain de ses premiers colons, c’est-à-dire par la promotion d’une autre vision du monde contemporain, où la diversité culturelle et civilisationnelle se manifesterait pour la première fois depuis plusieurs siècles comme un acteur de la concurrence effective entre divers repères valoriels et modèles de développement.

Rapporté aux intérêts de la Russie, ce projet intellectuel apparaissait comme une des conditions majeures de l’autonomie en termes de politique étrangère, entre autre de sa faculté à promouvoir un ordre du jour personnel, positif et rassembleur pour les relations internationales. Délivrée des liens idéologiques d’hier, pour la première fois depuis Pierre le Grand, la Russie est en mesure de formuler sa vision de sa propre vocation, du rôle qu’elle s’attend à jouer et de la place qu’elle occupera dans les affaires communes de l’humanité.

Il s’est fait que c’est à notre pays qu’il est échu de proposer une vision adéquate du moment actuel de l’évolution mondiale. La plupart des autres pays, surtout occidentaux, n’étaient pas, politiquement parlant, demandeurs pour un tel projet. Par inertie, les élites politiques y agissaient, bien que dans une conjoncture différente, dans ce même esprit de discipline de bloc hérité de la guerre froide, démontrant par la pratique, comme notre pays venait de le faire de son côté, que la satiété n’est pas propice aux changements. Les automatismes ne jouent pas lorsqu’il s’agit de transformer l’alliance occidentale, empire par la nécessité, en un empire par cooptation. Le geste machinal était contrecarré par l’instinct de l’intérêt national et la rationalité innée qui répugnait à accepter, au premier chef, le fardeau financiers, les frais en capital politique, en compromis, que supposait l’acceptation de la Pax americana. Dès le départ, l’échec de ce «nouveau siècle américain» était scellé par le coût qu’il comportait pour les participants potentiels au projet.

Pour leur part, les Etats-Unis n’ont pas été à la hauteur de leur ambition d’assurer à la «collectivité» un «service public» de paix, de sécurité et de stabilité pour tous. Leur prédilection pour la politique musclée s’est partout révélée contre-productive, a semé le doute quant à l’efficacité de fond de la méthode dans les conditions d’aujourd’hui. La légitimité du système occidentaliste est en chute libre essentiellement parce que l’Occident n’a pas été en mesure de résoudre ni même d’amorcer le mouvement vers la solution de la majeure partie des problèmes du globe. Pour beaucoup parce que Washington était empêtré dans son orthodoxie idéologique.

A propos de cette idéologie professée par les néoconservateurs et qui va directement à l’encontre de toute la nouvelle Conception, on peut dire que son défaut premier tient à ce qu’ils ont cru que le monde avait cardinalement changé. Mais uniquement comme prolongation des temps de la guerre froide, l’adversaire idéologique en moins. Ce qui veut dire qu’au lieu de conclure à la fin de l’aberration de la guerre froide qui avait inoculé les discordances idéelles et valorielles au tissu des relations interétatiques, ils ont attribué au monde en voie de globalisation le statut postwestphalien. Cela signifiait pour tous les partenaires des Etats-Unis la perte d’une grande partie de la souveraineté dont seuls les Etats-Unis, «dernier souverain», jouissaient dans toute sa plénitude. Cette discrimination est flagrante, notamment, lorsque les Etats-Unis couvent jalousement leur situation privilégiée en s’opposant obstinément à l’élargissement du Conseil de sécurité de l’ONU et du G8.

La Russie ne saurait s’accommoder de cette ambivalence. Si elle avait voulu emprunter cette voie, il ne se serait jamais noué de relations de travail étroites entre Vladimir Poutine et George Bush junior à l’issue de la présidentielle américaine de l’an 2000. Il y a peu de chances que la rencontre entre le nouveau Président russe et le nouveau chef du Cabinet britannique aurait jamais eu lieu. On peut être certain que la nouvelle Administration pourra faire appel à toute la bonne volonté de ses partenaires à respecter les principes westphaliens de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats.

Une chose est certaine: Washington n’aura jamais ce genre de problème avec la Russie, car elle acceptera tout résultat du scrutin qui aura l’adhésion du peuple américain. Le programme positif pour la construction des relations bilatérales russo-américaines que renferme la Conception n’a pas été composé à l’intention d’un candidat particulier et n’a pas pour ambition d’infléchir le cour du scrutin. Cette position précise et concrète est un élément majeur de la prévisibilité de notre politique extérieure, réfléchie en sorte d’être parée à toute éventualité, mais privilégiant les scénarios constructifs.

Cela dit, il ne faut pas perdre de vue que les contradictions pouvant surgir entre la Russie et les Etats-Unis ou quelque autre partenaire occidental, ne sont jamais des contradictions qui affligent les peuples. Elles s’inscrivent dans un registre idéo-intellectuel au niveau des élites politiques. Et c’est à ce niveau-là que tôt ou tard ces contradictions seront résorbées, soit sous la pression des circonstances, soit, et c’est de loin préférable, sous le coup de l’inspiration.

Avec l’approbation de la Conception, on passe pour de bon à une nouvelle étape de notre action de politique étrangère qui s’est enrichie de tous nos acquis. Parmi ceux-ci je retiendrais le travail d’explication, à l’intention de nos partenaires, de la nouvelle réalité internationale. Nous nous sommes fait entendre, clairement, parfois à voix forte, comme à Munich, en février 2007, lorsqu’il n’était pas possible de convaincre autrement nos partenaires et l’opinion internationale.

La Conception est une invitation à comprendre ensemble l’époque contemporaine à travers une discussion franche et honnête, sans quoi, et cela, les dernières années l’ont prouvé, il devient impossible de trouver la bonne clé aux problèmes du monde, de solutionner des crises régionales aiguës.

Rien de la confrontation dans cette Conception. Le ton en est posé au point de paraître ennuyeux. Pas d’émotions, ni d’euphorie, ni d’illusions dont certains de nos partenaires occidentaux se sont employés à nous délivrer. Rien que le réel de notre conviction que nous sommes en mesure de soutenir dans n’importe quel débat, tant domestique qu’international. C’est d’ailleurs ce que nous avons dû faire durant le peaufinage du texte au niveau ministériel et de l’Administration du Président. Nous sommes outillés pour répondre si l’on veut nous prendre au mot, comme le conseille Le Monde2, imité en cela par Hans-Dietrich Genscher.

On ne peut qu’abonder dans le sens de Viatcheslav Nikonov, le président de la fondation Politika qui, citant la circulaire du Chancelier p prince Alexandre Gortchakov du 21 août 1856, écrit que «la Russie ne se fâche plus» et que contrairement à cette période «elle est déjà pratiquement recueillie3». C’est bien vrai, notre diplomatie est forte maintenant de sa force tranquille. Nous ne voulons rien imposer à personne, nous nous contentons de proposer des alternatives positives dont la mise en œuvre, nous en sommes assurés par notre analyse que personne ne conteste sérieusement, ira à la rencontre de l’intérêt général des membres de la communauté internationale.

Pour poursuivre avec les analogies historiques, il ne serait pas sans utilité de se remémorer quelques autres thèses de la fameuse circulaire d’Alexandre Gortchakov. Ainsi écrivait-il à l’intention des gouvernements étrangers, que la politique étrangère de la Russie «a un caractère national» sans pour autant «avoir rien d’ égoïste». L’accent était mis sur les circonstances qui «nous ont rendu notre entière liberté d’action». Enfin, le document est tout entier imprégné de la résolution de «se porter à l’aide du droit», de «ne pas réserver son opinion sur toute question relevant du droit public européen»4 La référence à notre histoire diplomatique (Alexandre Gortchakov, Fédor Tioutchev, etc.) dénote un rétablissement de la suite des temps et des générations largement rompue dans le courant du XXe siècle. Elle présente aussi un intérêt pratique puisqu’elle est le produit de la réflexion sur les rapports entre la Russie et l’Occident dans la première phase du cycle actuel de tension dont il faut espérer que nous en verrons bientôt la fin.

En approuvant la nouvelle Conception de la politique étrangère, le Président donne une réplique cinglante à tout qui, à l’intérieur comme à l’extérieur, cherche obstinément à faire accroire qu’il nous manque une vision d’ensemble du monde contemporain et de la place qu’y tient la Russie. On voudrait espérer que ce document jouera fortement pour entretenir et déployer encore le large consensus sur les grandes questions de politique étrangère qui prévaut dans le pays.

La première réaction à la nouvelle Conception tend à prouver que, dans l’ensemble, le message est passé: nul ne doute de la continuité de la ligne de politique étrangère. Ce qui signifie que cela n’a aucun sens de parler de la politique étrangère de Dmitri Medvedev ou de la politique étrangère de Vladimir Poutine. Il n’y a que la politique étrangère de la Russie nouvelle issue de la compréhension de l’état actuel du pays et du monde extérieur. On retiendra cette constatation du directeur du Centre Carnegie de Moscou Dmitri Trenine, selon lequel nos partenaires devront bien admettre que la Russie s’est dotée d’une politique étrangère cohérente et qu’il appartient maintenant à nos partenaires occidentaux d’en faire autant. On ne trouvera rien à redire à cette pensée que «l’Occident baigne encore dans les idées périmées qu’il s’était faites sur la Russie». Il voit tout aussi juste lorsqu’il plante nos partenaires devant ce dilemme: ou bien se joindre à la Russie et défendre avec conséquence la légalité internationale, ou bien «poursuivre à ses risques et péril une politique juridiquement contestable»5.

L’aveu de Dmitri Trenine a d’autant plus de valeur que tout récemment encore il proposait publiquement à la Russie d’entrer dans la ronde de l’alliance occidentale, explicitant les conditions d’une telle « affiliation », dont la reconnaissance du leadership américain. A ce moment-là en tout cas, les critiques de la politique étrangère russe faisaient chorus sur la présomption d’innocence et d’infaillibilité de nos partenaires internationaux. Et s’ils convenaient parfois avoir commis quelque erreur, cela ne devait en rien influer sur le caractère de leur relation avec la Russie. Ce que l’on nous refusait, c’était le droit d’être traité en égal, c’était la réciprocité, le respect de nos intérêts nationaux, le droit de les exprimer tels que nous les concevons, et non pas comme ils peuvent être conçus quelque part, et de les défendre par tous les moyens à notre disposition, quitte à limiter ces moyens à ceux autorisés par le droit international.

Nous avons toutes raisons de penser qu’au niveau de la communauté experte, y compris dans les pays occidentaux, en tout cas de la part des esprits non engagés, un mouvement s’amorce qui rejoint notre analyse, tant sur les problèmes généraux que sur les problèmes particuliers. Je n’en veux pour exemple que les interventions d’Alison Bayles de l’Université d’Islande et d’Adam Koberacki, du Ministère polonais des Affaires étrangères aux débats de la Conférence annuelle de suivi des problèmes de la sécurité de l’OSCE, tenue en 2008, où tous deux étaient présents à titre personnel. Alison Bayles trouve comme cause au malaise croissant de la politique euro-atlantique l’élargissement simultané de l’Otan et de l’Union européenne, du fait que leurs nouvelles frontières «créent une nouvelle réalité stratégique pour ceux qui vivent à leur porte» de même que la masse d’une supernova incurve les lignes du champ de gravité. A propos de l’avenir de l’OSCE, elle invite très justement à marcher de concert vers la réalisation de la «grande idée» de l’Organisation, qui consiste à se charger chacun de son côté et tous ensemble du souci d’assurer la sécurité, la sienne et celle des autres. Quant à Adam Koberacki, il conseille de tenir compte «des éventuelles préoccupations sécuritaires de tous les pays concernés» si l’on veut assurer un appui solide à l’OSCE en matière de contrôle des armements. La Russie ne demande rien de plus lorsqu’elle propose un Traité de sécurité européenne.

Dans ce contexte il est intéressant d’entendre l’opinion du professeur Andrew Bacewicz de l’Université de Boston qui, critiquant les néoconservateurs, préconise de garder à l’esprit que «l’expansionnisme est fondamentalement contraire aux intérêts à long terme du peuple américain»6. Autrement dit, «il est plus facile de changer les Etats-Unis que de changer le monde». Ayant elle-même souffert une transformation douloureuse, la Russie ne peut que conseiller aux autres de ne pas se cabrer devant l’inéluctable.

On peut croire que cette analyse prendra également racine au sein des élites politiques chez nos partenaires occidentaux En tout état de cause, il est clair qu’à moins d’une convergence des intelligences au prix de débats solidement argumentés, on ne parviendra jamais à la convergence des politiques. Or, celle-ci est seule à pouvoir générer les gestes nécessaires à la solution des tâches communes en politique planétaire et régionale. La Russie a avancé son pion sur cet échiquier. Le tour est à ses partenaires.

La Russie accepte l’époque telle qu’elle est, mais elle va plus loin et se déclare prête à redéfinir sa mission dans le monde au regard des impératifs actuels. L’équilibre stratégique que la Russie, contrainte et forcée, entretient dans l’intérêt du monde, est un reliquat des temps révolus, où il n’y avait pas d’équilibre possible de la politique européenne ni mondiale sans l’implication de notre pays. La Conception renferme le programme d’une nouvelle mission enfantée par les réalités du monde à l’heure de la globalisation. Et là vient à l’esprit le mot d’Alexandre Blok qui, au nom de la Russie, invitait tous et chacun au «festin fraternel du travail et de la paix». Mais pour cela il faudra abandonner toute idée d’isolement et de blocs, et renoncer aux préjugés du passé.




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